Si la loi de finances rectificative n’est pas votée, que se passera-t-il pour le prix du gasoil, pour les familles, pour les hôpitaux ? La question mérite mieux que des slogans. Elle mérite des faits. Rappelons d’abord d’où vient ce texte. Le budget de 2026 a été voté le 29 novembre 2025, sous le gouvernement d’Ousmane Sonko. Il reposait sur un baril à 64,3 dollars et sur des recettes très ambitieuses. Le PRES devait rapporter 762,9 milliards ; il en rapportera au mieux 311. Le ministre des Finances, resté en poste, a reconnu devant les députés que leurs réserves sur ces recettes « s’étaient révélées fondées ». Il a aussi rappelé que ce plan avait été piloté par le « Premier ministre de l’époque, aujourd’hui Président de l’Assemblée nationale ». Puis le baril a grimpé jusqu’à 125 dollars. Dans ce cas, l’article 47 de la loi organique ne laisse pas le choix : une loi rectificative s’impose. On aurait pu s’attendre à ce que ceux qui ont porté la prévision facilitent sa correction. C’est l’inverse qui se produit. Commençons par ce que ce blocage coûte aux Sénégalais. Le budget voté en novembre 2025 prévoyait 250 milliards pour soutenir les prix de l’énergie. La LFR en inscrit 790. Pour chaque franc que prévoyait le budget initial, celui-ci en met plus de trois. Le baril a presque doublé, dira-t-on. C’est vrai. Mais face à ce choc, le gouvernement avait le choix : répercuter la hausse sur les prix, ou la faire supporter par l’État. Il a choisi la seconde voie. Sur le mois qui a suivi l’ajustement d’août, l’usager a payé environ un cinquième du surcoût, et l’État le reste. En août, le litre de gasoil coûtait 1 044 francs à importer ; il est vendu 755. La différence, c’est l’État qui la paie. Sans LFR, ces 790 milliards retombent à 250. La majorité rappelle, à juste titre, que cette subvention profite d’abord aux ménages aisés. Mais elle refuse toute hausse des prix, que seule cette subvention empêche. On ne peut pas la dénoncer et l’exiger en même temps. La LFR double aussi les bourses de sécurité familiale, de 35 à 70 milliards. Derrière ces chiffres, il y a des visages. En 2026, 469 497 familles reçoivent cette bourse : 140 000 francs pour l’année, soit moins de 400 francs par jour. Ce n’est pas une fortune. C’est un peu de poisson dans le bol, une fourniture scolaire, quelques jours de répit avant la fin du mois. Et cela compte : selon l’évaluation de la Banque mondiale et de la Délégation générale à la protection sociale, les familles bénéficiaires consomment davantage d’aliments riches en protéines, et quand c’est la mère qui reçoit la bourse, les adolescents restent plus longtemps à l’école. Or payer ces 469 497 familles coûte près de 66 milliards. Le budget initial n’en prévoit que 35. Sans financement supplémentaire, il manquerait près de 31 milliards, l’équivalent des bourses d’environ 220 000 familles parmi les plus pauvres du pays. Qui ira expliquer à une mère de famille de Malem-Hodar que sa bourse attend l’issue d’une querelle politique ? Le plus étonnant, c’est que ces moyens, la majorité les réclamait elle-même. Du temps où Pastef dirigeait le gouvernement, sa propre ministre de la Famille jugeait les 35 milliards insuffisants et voulait les relever dans la prochaine LFR. Cette LFR est là, elle double l’enveloppe, et la majorité la rejette. Le député Amadou Ba va jusqu’à écrire : « Peut-être même qu’il faudrait augmenter les montants alloués. » Mais il refuse l’emprunt qui finance ces bourses, et sa majorité rejette la loi qui les double. Promettre davantage aux familles tout en bloquant chaque franc qui leur est destiné : la générosité a rarement été aussi économe. Waly Diouf Bodiang, cadre de Pastef, a même parlé d’« achat de consciences ». Mais la bourse ne dépend pas du vote : les familles sont choisies par le Registre national unique, que la ministre issue des rangs de Pastef a elle-même fait auditer. Croire qu’une mère de famille vendrait sa conscience pour moins de 400 francs par jour, ce n’est pas défendre le peuple : c’est le soupçonner. Quand leur ministre réclamait plus de moyens pour les bourses, cela s’appelait la justice sociale. Maintenant que ces moyens arrivent, cela deviendrait de l’électoralisme. La politique a changé de camp. Les familles pauvres, elles, n’ont pas changé. Et ce ne sont pas seulement les familles qui attendent. Les malades aussi. Le député Amadou Ba a souligné que les cinq hôpitaux prévus n’ont aucun crédit de paiement en 2026. C’est exact, et il en conclut que le rejet ne change rien à leur construction. Pourtant, il définit lui-même, dans son propre post, l’autorisation d’engagement comme « ce que l’État s’autorise à engager ». Or les 429 milliards prévus pour Kaolack, Bakel, Mbour, Ziguinchor et Saint-Louis ne figurent que dans la LFR. Sans elle, l’État ne s’autorise rien. On ne paiera rien en 2026, c’est vrai. Mais sans LFR, on ne pourra pas signer les marchés qui lancent les chantiers, et ces hôpitaux attendront 2027. Le rejet protège-t-il au moins les investissements ? Posons trois questions. Si la LFR est rejetée, quel budget s’applique ? Le budget initial. Dans ce budget, le ministre des Finances peut-il réduire les crédits d’investissement ? Oui : les articles 25 et 66 de la loi organique lui permettent de les annuler par simple arrêté. Le rejet l’en empêche-t-il ? Non. Le rejet ne garantit donc pas la préservation des investissements. Ce qu’il bloque à coup sûr, ce sont les hausses : les subventions, les bourses, les hôpitaux. Ce n’est pas le gouvernement qui retire l’aide aux ménages. C’est le blocage. Ce blocage intervient en outre dans un contexte déjà fragile. Le 29 octobre, Moody’s a abaissé la note du Sénégal de Caa2 à Ca, sa cinquième baisse consécutive, en invoquant d’abord les pertes qu’elle anticipe pour les créanciers dans le traitement de la dette. Dans un tel contexte, le blocage ne peut qu’ajouter à l’incertitude. Le même jour, le FMI a d’ailleurs rappelé qu’un budget conforme au programme serait essentiel pour le poursuivre. Or c’est ce programme qui ouvre l’accès aux financements les moins chers. Certains prêts concessionnels de la Banque mondiale coûtent 1,31 % par an ; sur le marché régional, les dernières émissions du Sénégal avoisinent 8 %. Sur 100 milliards, à titre d’illustration, cela fait près de 7 milliards d’écart chaque année : autant d’écoles, d’hôpitaux et de routes en moins. Venons-en maintenant aux raisons avancées pour ce blocage. La majorité met notamment en avant le contrôle des fonds politiques. La cause est juste. C’est le moment choisi qui interroge. De décembre 2024 à mai 2026, Pastef disposait de tout : la Primature et 130 députés. Pendant cette période, la Primature avait elle aussi ses fonds politiques : 1,7 milliard par an. Ce montant, Ousmane Sonko ne l’a rendu public, à notre connaissance, que le 22 mai 2026 devant l’Assemblée, le jour même de son limogeage. Jusque-là, les Sénégalais ignoraient ce que la Primature recevait. Savoir que ces fonds existent et connaître leur montant, c’est le niveau zéro de la transparence. Pendant dix-huit mois, même ce niveau zéro n’a pas été atteint. Or la demande de contrôle existait déjà, au sein même de Pastef. Le député Guy Marius Sagna affirme avoir soumis dès septembre 2025, au président de son groupe et au président de son parti, une proposition de loi créant une commission de vérification des fonds politiques. Que s’est-il passé ensuite ? Selon lui, Ousmane Sonko lui a demandé de le « laisser discuter avec qui de droit ». Et tant que leur chef était à la Primature, la proposition n’a jamais été déposée. La majorité n’a jamais franchi publiquement la première marche de la transparence, alors même qu’un de ses députés lui tendait l’escalier. Le rapport d’audit Forvis Mazars suit le même calendrier. Livré en juin 2025 au gouvernement de l’époque, il est resté près de onze mois sans être publié. La demande existait pourtant. En novembre 2025, le député Pape Djibril Fall estimait que « seule une publication officielle » permettrait d’informer les Sénégalais. En mars 2026, le groupe Takku Wallu Sénégal exigeait « la publication des rapports du cabinet Mazars sur la dette ». La majorité Pastef ? On ne trouve pas trace qu’elle ait alors joint sa voix à ces demandes. On retrouve en revanche ce rapport, le 30 octobre 2026, parmi les documents dont elle dénonce la non-transmission. Le rapport n’a pas changé ; seul le locataire de la Primature a changé. Au pouvoir, le silence ; une fois partis, l’urgence. L’Assemblée elle-même n’a pas toujours appliqué à ses propres dépenses la transparence qu’elle exige des autres. À quel prix les véhicules remis aux députés ont-ils été achetés ? En janvier 2025, le premier vice-président de l’Assemblée de l’époque évoquait « 3 milliards et quelques ». À notre connaissance, aucun montant officiel ni aucun contrat n’a été publié depuis. Le député Thierno Alassane Sall a lui-même demandé à quel prix, auprès de quel fournisseur et selon quelle procédure ce marché avait été conclu, des « questions pourtant simples de transparence ». Si la transparence avait été au rendez-vous, ces questions n’auraient pas lieu d’être. Faut-il alors bloquer tout le budget du pays au nom de fonds qui représentent, selon l’estimation la plus haute qui circule, moins de 0,3 % des dépenses ? Et le faire au nom d’une transparence laissée en sommeil quand ces fonds étaient entre les mains de son propre chef ? Quand une exigence ne vaut que pour l’adversaire, est-ce encore une exigence de transparence, ou déjà un instrument de combat ? Chacun y répondra en conscience. Reste la dette. Le 19 octobre, Ousmane Sonko a évoqué une dette cachée sans précédent, puis, quelques minutes plus tard, de simples problèmes de trésorerie. Le lecteur a le choix. Mais qu’il se rassure : quelle que soit la version retenue, le remède est le même. Une crise sans précédent appelle des moyens de financement ; un simple problème de trésorerie aussi. Or c’est précisément ce que permet la LFR, en relevant de 1 768 à 2 258 milliards le plafond d’endettement net autorisé pour l’année. Refuser ce texte, c’est refuser le remède aux deux maladies à la fois, y compris à celle que l’on a soi-même diagnostiquée. Le gouvernement n’est pas exempt de reproches. Le dossier transmis en juin était incomplet, un décret d’avances n’avait pas été communiqué aux députés, et le rapport de l’Inspection générale des finances se fait attendre. Si ces manquements s’écartent de ce que la loi exige, ils doivent être corrigés. Mais ils justifient des exigences, pas un blocage. Certains soutiens de la majorité vont pourtant jusqu’à écrire qu’il faudrait bloquer la LFR pour que le Président ne puisse plus payer les salaires, et pour que l’accord avec le FMI échoue. On veut croire que ce n’est pas la ligne de ses élus. Une sortie existe. L’article 82 de la Constitution permet aux députés d’amender le budget, à condition de dire où ils prennent l’argent. Des amendements chiffrés permettraient à la majorité de défendre ses priorités sans priver le pays de son budget. Contrôler l’exécutif est le rôle de l’Assemblée, et elle a raison de l’exercer. Mais on ne corrige pas un budget en le bloquant, surtout quand on en est l’auteur. Les Sénégalais n’ont pas à payer le prix d’une querelle qui n’est pas la leur. Aboubakr KA Data scientist, formateur en mathématiques
La question mérite mieux que des slogans. Elle mérite des faits. Rappelons d’abord d’où vient ce texte. Le b


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