Frappée par d’intenses précipitations cette semaine, la capitale sénégalaise replonge dans le calvaire des inondations et des dégâts matériels. Une vulnérabilité récurrente qui met à nu les failles de la planification urbaine et de l’assainissement. Dans un entretien accordé au journal «Le Soleil», Mamadou Ndong Touré, géographe, urbaniste et par ailleurs responsable thématique climat et résilience, décortique les causes profondes de ce fléau et esquisse des pistes de solutions pérennes. Dakar a de nouveau été fortement éprouvée par les récentes pluies. Au-delà du volume des précipitations, en quoi les erreurs d’aménagement du territoire et la pression immobilière ont-elles directement aggravé le risque d’inondation ? Ce qu’on observe, aujourd’hui, à Dakar est un processus long auquel l’État, les promoteurs, les collectivités et les ménages ont tous contribué. Dakar intra-muros se gentrifie. Les espaces sablonneux et végétalisés qui absorbaient une bonne partie des précipitations cèdent la place au tout-béton. On construit sur toute la parcelle, on bétonne la cour, et l’eau du toit s’écoule directement dans la rue. Multipliez cela par des milliers de maisons : l’eau qui s’infiltrait hier, ruisselle aujourd’hui. Elle arrive plus vite et en plus grande quantité sur des réseaux qui n’ont pas été prévus pour elle. Le volume de pluie compte, mais c’est surtout la capacité du sol à l’absorber qui a changé. De nombreuses zones sinistrées (zones de bas-fonds, anciennes cuvettes d’évacuation naturelles) continuent d’être urbanisées. Comment en est-on arrivé à une telle occupation de ces passages naturels de l’eau ? Il faut revenir aux années de sécheresse. Dans les années 1970 et 1980, une trentaine de lacs et de marigots de la région se sont asséchés. Des populations s’y sont installées, parfois par lotissement officiel, parfois de façon spontanée, et ces sites sont devenus des quartiers. La zone de Captage en est un exemple : un espace dédié au captage des eaux a été aménagé puis loti. Pendant vingt ou trente ans, rien ne semblait contredire ces choix. La demande de logements, le prix du foncier et l’oubli du risque ont fait le reste. Puis les pluies sont revenues à partir des années 2000. L’eau n’a rien envahi : elle est revenue là où elle passait. Le Plan Directeur d’Urbanisme de Dakar est-il encore adapté ? Quelles révisions d’urgence s’imposent dans les règles de zonage et le Code de l’Urbanisme ? Le Plan directeur d’urbanisme reste en vigueur et, sur le fond, il n’est pas à jeter. Le problème est ailleurs. À Dakar, on a d’abord construit et pensé à l’évacuation des eaux ensuite. Il y a beaucoup de « coups partis » : des opérations lancées et des lotissements réalisés qu’on essaie ensuite de régulariser et de raccorder. Une ville devrait reposer sur des égouts bien calibrés pour le drainage pluvial, dimensionnés avant l’arrivée des maisons. Des plans de drainage existent, notamment celui élaboré pour la zone périurbaine dans le cadre du Progep, mais ils ne couvrent pas toute l’agglomération et ne s’imposent pas vraiment aux décisions d’urbanisme. La priorité est de donner un caractère contraignant aux règles de drainage des eaux pluviales. Ainsi, aucun lotissement ni grand projet ne devrait être autorisé sans une étude technique préalable sur l’écoulement des eaux. Il faudrait également préserver des couloirs naturels d’écoulement en les déclarant inconstructibles et imposer un minimum de surfaces perméables dans chaque parcelle. Le non-respect des permis de construire et les constructions illégales en zone inondable restent fréquents. Comment renforcer le contrôle sur le terrain et sortir de l’impunité urbanistique ? Les permis de construire comptent, mais ils n’expliquent pas l’essentiel. Ce qui aggrave les inondations, c’est une combinaison de facteurs humains. Le premier est l’obstruction du sens d’écoulement des eaux : une maison, un mur de clôture, un remblai ou une route surélevée suffit à bloquer un passage que l’eau empruntait depuis toujours. Le second est l’arrêt du pompage de la nappe. Dans la banlieue, la nappe a été abandonnée car n’étant plus l’eau potable et elle est remontée. Dans les zones basses, elle est presque en surface : la pluie ne peut plus s’infiltrer et l’eau stagne pendant des mois. Il faut donc renforcer le contrôle, mais en priorité sur les axes d’écoulement, avec une règle appliquée sans exception. Et la gestion de la nappe doit revenir dans le débat, parce qu’aucun contrôle des constructions ne règle un problème qui vient du sous-sol. Faut-il assumer la démolition de certains quartiers ou zones d’habitation totalement exposés pour redonner à l’eau ses voies naturelles ? Ces opérations d’urbanisme sont toujours douloureuses. Elles touchent des familles qui ont souvent mis toute une vie dans une maison. Pourtant, si l’on veut régler le problème durablement, on ne pourra pas éviter de libérer certains passages d’eau, à condition de préparer le relogement avant les bulldozers et non après. Cela dit, j’émets un doute sur notre capacité à arrêter le fléau des inondations. C’est un phénomène transversal qui touche à l’urbanisme, à l’assainissement, à l’hydrogéologie, au foncier et à la santé. Nous continuons pourtant à le traiter secteur par secteur, sans vraie approche d’ensemble. Ce qu’on peut faire de façon réaliste, c’est renforcer la résilience des communautés pour qu’elles perdent moins à chaque hivernage. Revivre avec l’eau comme du temps où Dakar était encore le Cap-Vert me paraît illusoire. Si vous deviez fixer des priorités absolues à mettre en œuvre d’ici à l’hivernage prochain pour amorcer un changement durable, quelles seraient-elles ? J’en retiendrais quatre. La première est de savoir précisément où passe l’eau. Il faut une cartographie fine des zones basses et des axes d’écoulement, partagée avec les communes, et un gel des nouvelles autorisations sur ces emprises. On ne peut pas libérer des passages qu’on n’a pas identifiés. La deuxième est d’entretenir ce qui existe. Beaucoup d’ouvrages réalisés ces dernières années perdent leur efficacité parce qu’ils sont mal curés ou servent de dépotoirs. L’entretien a besoin d’un budget permanent, pas seulement d’une campagne avant les pluies. La troisième est de faire en sorte que l’alerte arrive jusqu’au quartier (dernier kilomètre) et y déclenche quelque chose. Fin septembre, l’Anacim avait placé Dakar, Pikine et Guédiawaye en vigilance rouge, avec des cumuls annoncés au-delà de 100 mm. L’information existait. La vraie question est de savoir ce qu’elle a déclenché dans les ménages. C’est le travail que nous faisons à Practical Action avec l’action anticipatoire. Il repose sur des seuils connus à l’avance, des comités de quartier formés et des gestes décidés avant la pluie : mettre les biens hors d’eau, prépositionner les motopompes, mettre à l’abri les personnes vulnérables. La quatrième est institutionnelle. Il faut un chef d’orchestre unique pour la gestion des inondations dans l’agglomération, capable de faire travailler ensemble l’urbanisme, l’assainissement, l’hydraulique, la protection civile et les collectivités. Tant que chacun gère sa part, on recommencera chaque année. Propos recueillis par Bada MBATHIE
J’en retiendrais quatre. La première est de savoir précisément où passe l’eau. Il faut une cartographie fine

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