Avec près de deux millions d’attestations délivrées au Sénégal et des centaines de millions d’indemnités versées, la Carte Brune Cedeao démontre chaque jour son utilité économique et sociale. «Mon véhicule qui était remorqué a été violemment percuté par un camion malien. Mais, j’ai été indemnisé grâce au mécanisme de la Carte Brune Cedeao (le certificat régional d’assurance responsabilité civile automobile)». Lorsque Abdou Lahat Thiaw évoque cet accident survenu sur un axe transfrontalier (Saraya–Kédougou), son visage s’illumine d’un large sourire. De ce choc violent, qui aurait pu ruiner son activité de transporteur et l’enfermer dans un imbroglio juridique entre deux pays, il ne retient qu’une issue heureuse. Cette même lueur d’apaisement, bien que teintée d’une douleur indélébile, se retrouve dans la voix d’Ibrahima Ndong. Son neveu, Abdoulaye Sylla, un enfant de quatre ans à peine, jouait tranquillement devant la maison familiale, à Guédiawaye (dans la banlieue dakaroise), lorsqu’il a été mortellement fauché par un véhicule immatriculé en Gambie. «Grâce à la Carte Brune, les parents d’Abdoulaye ont été indemnisés. Même si cela ne peut pas remplacer leur fils, le mécanisme a permis d’apaiser leur douleur», confie-t-il. Ces deux récits témoignent de l’importance d’un dispositif souvent méconnu du grand public. En effet, la Carte Brune Cedeao agit comme un véritable «passeport assuranciel». Explosion du nombre d’assurés Ce bouclier prévient le chaos juridique, garantit la justice pour les victimes de la route et maintient la continuité du commerce sous-régional, même si d’importants défis de célérité subsistent pour répondre à l’impatience légitime des usagers. Instaurée dès 1982 par les chefs d’État de la communauté ouest-africaine, la Carte Brune est l’extension naturelle de la libre circulation des personnes et des biens. Son principe repose sur une idée simple : étendre la garantie de la responsabilité civile automobile à l’ensemble des pays de l’espace communautaire. Habib Dia, président sortant du Conseil des bureaux nationaux et directeur général de « Sunu Assurances » Liberia, rappelle l’esprit fondateur. « L’idée fondamentale était de faciliter les échanges économiques. Et qui dit échanges économiques dit déplacement de biens et de personnes avec des risques inhérents. La Carte Brune évite les tracas administratifs et le risque de surassurance tout en apportant une réponse concrète aux sinistres. C’est un instrument préventif qui apaise et aplanit durablement les relations interétatiques », explique-t-il. Sur le terrain, le mécanisme a profondément transformé le quotidien des professionnels de la route. Autrefois, un accident impliquant un camion étranger se soldait presque systématiquement par des gardes à vue immédiates, des saisies de cargaisons ou le blocage des postes-frontières par des syndicats en colère. El Hadj Amar Kébé, président du Bureau national sénégalais et président entrant du Conseil des bureaux, rappelle le gouffre qui sépare le système actuel des pratiques passées. « Auparavant, des transporteurs sénégalais impliqués dans des accidents dans les pays frontaliers étaient systématiquement arrêtés. Aujourd’hui, ce genre de situation a totalement disparu. Dès qu’un conducteur présente sa carte à la suite d’un accident, il n’est plus retenu arbitrairement, car l’assurance prend immédiatement le relais », explique le directeur général d’Axa Sénégal. L’ère de l’e-Carte Cette évolution s’est traduite, au Sénégal, par une démocratisation croissante du dispositif. Adossée automatiquement aux contrats de responsabilité civile délivrés par les 15 compagnies Iard (Incendie, accidents et risques divers) du marché, telles qu’Axa, Sanlam Allianz, Sonam, Sunu ou Nsia, la délivrance des attestations a connu une hausse spectaculaire, passant de 287.833 cartes en 2023 à 1.003.452 en 2024, pour atteindre 1.973.500 en 2025. Pourtant, la réalité du terrain rappelle la vulnérabilité des corridors transfrontaliers. Au 31 décembre 2025, le Sénégal comptabilisait 1883 dossiers de sinistres en cours, concentrés principalement sur les 3 axes les plus accidentogènes : le corridor Sénégal–Mali, véritable poumon du fret marchand, suivi de l’axe Sénégal–Gambie et de la route Sénégal–Guinée. Sur les 3 derniers exercices, les indemnités versées aux victimes sur le sol sénégalais traduisent l’ampleur des enjeux financiers, car s’élevant à 363 millions de FCfa en 2023, 245 millions en 2024 et 329 millions en 2025. Derrière ces montants se cache toutefois une ombre au tableau, à savoir un délai moyen de traitement et de règlement effectif des dossiers qui s’étire sur quatre ans. Une lenteur que les bénéficiaires ne manquent pas de déplorer. El Hadj Amar Kébé nuance ce chiffre en soutenant que pour les sinistres ne dépassant pas trois millions de FCfa, le Bureau national indemnise directement et en moins d’un mois dès que le dossier est complet. Le véritable goulot se situe au niveau des règlements croisés entre pays. Le solde arriéré de paiements des créances en souffrance entre le Sénégal et les autres Bureaux nationaux de la région atteint aujourd’hui le montant de deux milliards de FCfa. Face à ces pesanteurs administratives et financières, l’avenir du dispositif repose désormais sur une accélération de la digitalisation. « En 2026, nous sommes définitivement sortis de l’ère du tout-papier », martèle Habib Dia. « La digitalisation permet à chaque usager et aux forces de contrôle aux frontières de vérifier instantanément la validité de la couverture et d’éliminer la fraude », renchérit El Hadj Amar Kébé. Au Sénégal, la police nationale et la Fédération sénégalaise des sociétés d’assurances déploient l’application « Sama assurances » (mon assurance) pour permettre des contrôles instantanés sur les routes, même si l’équipement automatisé aux postes-frontières n’en est qu’à ses débuts. Lors de la 42ᵉ Assemblée générale de la Carte Brune Cedeao, tenue à Dakar, du 19 au 22 octobre 2026, les assureurs ont acté le passage définitif à l’attestation dématérialisée et fixé un cadre strict pour l’apurement des sinistres en attente. Conscients des enjeux, ils savent que l’efficacité de ce bouclier repose sur une feuille de route claire : généraliser l’e-Carte à l’échelle sous-régionale, apurer deux milliards de créances interétatiques en souffrance et réduire considérablement les délais de traitement. En protégeant les transporteurs et en garantissant la réparation des préjudices subis par les victimes, la Carte Brune Cedeao confirme qu’elle est bien plus qu’un papier d’assurance ; elle constitue l’armature invisible de l’intégration économique et humaine de l’Afrique de l’Ouest. Mamadou GUÈYE

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