Il est des pays qui tournent les pages de leur histoire. D’autres qui les relisent. Et quelques-uns, plus imaginatifs, qui entreprennent de les rejouer, costumes compris, en changeant simplement le décor. À Alger, manifestement, on appartient à cette dernière catégorie. Après la Méditerranée des corsaires, voici le Sahara des généraux. Après les galères de la Sublime Porte, les Sukhoï de la République. Après les frères Barberousse, le tandem Tebboune-Chengriha. Les siècles passent, les uniformes changent, les moustaches grisonnent, mais la tentation demeure : transformer le voisinage en terrain de manœuvre et appeler cela une vocation historique. On croyait les raïs relégués dans les manuels d’histoire maritime. Les voici ressuscités, sans chébecs ni sabres recourbés, mais avec des avions de combat, des ordonnances présidentielles et un Parlement convoqué un dimanche. Il faut reconnaître aux nouveaux corsaires un certain sens de la modernité : jadis, on appareillait « …à l’heure où blanchit la campagne … » ; aujourd’hui, on convoque les députés par SMS. De Barberousse à Chengriha : cinq siècles et quelques galons Au XVIe siècle, les frères Arouj et Khair Eddine, dit Barberousse, firent d’Alger le principal centre de la puissance corsaire méditerranéenne. Vassale de la Sublime Porte, la Régence participa à cette forme de guerre maritime mêlant affrontements impériaux, raids, prises de navires, captifs et rançons (l’ordre des Trinitaires, fondé dès 1198 pour le rachat des captifs chrétiens, y multiplia d’ailleurs les missions pour verser les rançons aux Barbaresques). Une sorte de guerre asymétrique avant que l’expression n’existât. La course avait ses règles, ses pavillons, ses commanditaires et ses profits. Elle possédait même cette remarquable faculté de transformer une entreprise de prédation en noble mission politique, pourvu que le butin fût convenablement partagé. Cinq siècles plus tard, les héritiers institutionnels de cette géographie stratégique semblent redécouvrir les avantages de la projection de puissance. Mais la mer étant déjà passablement encombrée, entre autres, par les embarcations d’émigrés en partance d’Oran et d’Aïn Témouchent, les nouveaux raïs ont choisi le désert. Le Niger devient ainsi une Méditerranée sans eau, Niamey un port sans quais et le Sahara une immense rade où mouillent désormais les ambitions régionales. La comparaison est évidemment satirique. Tebboune n’est pas Barberousse, Chengriha n’est pas Khair Eddine, et la coopération militaire entre États souverains ne saurait être assimilée, de jure, à la piraterie. Mais la métaphore devient singulièrement tentante lorsqu’un pouvoir qui a longtemps sacralisé la non-ingérence découvre soudain les charmes du corps… expéditionnaire. L’ADN, décidément, revient au galop. Même sur la bosse d’un chameau. Évian-les-Bains : un territoire pour une armée ou une armée pour un territoire ? Revenons à une autre date, moins pittoresque mais autrement décisive : le 18 mars 1962. Ce jour-là, à Évian-les-Bains, sont signés les accords qui ouvrent la voie à l’indépendance algérienne. La souveraineté nouvelle s’exercera sur un territoire dont les frontières résultent largement de la partie la plus sombre de l’histoire coloniale française. L’Armée des frontières, constituée durant la guerre de libération, joue un rôle décisif dans la conquête du pouvoir à l’été 1962. L’historien Mohamed Harbi a abondamment étudié les tensions entre la légitimité révolutionnaire, les institutions civiles et l’appareil militaire. Une question traverse alors l’histoire du pays : l’armée est-elle au service de l’État, ou l’État demeure-t-il, dans une certaine mesure, au service de l’armée ? Le pouvoir issu de l’indépendance hérite également de frontières coloniales qu’il entend rendre intangibles. Ce choix peut se défendre juridiquement au nom de la stabilité africaine. Mais il devient politiquement paradoxal lorsque le discours officiel prétend simultanément combattre tous les héritages du colonialisme. Autrement dit, on dénonce volontiers le colonisateur, mais on conserve religieusement son cadastre. Boualem Sansal avait jeté un gros pavé dans cette mare soigneusement entretenue en évoquant les liens anciens de Tlemcen, d’Oran et de l’Oranie avec le Maroc. Ses propos ne suffisent pas à trancher une histoire territoriale complexe, mais ils rappellent une évidence que les nationalismes supportent mal : les frontières contemporaines ne résument jamais, à elles seules, toute l’histoire des territoires. Le problème n’est donc pas de réécrire les frontières au gré des nostalgies impériales. Il est de pouvoir discuter de leur formation sans transformer chaque interrogation historique en crime contre la patrie. Dans la République des certitudes éternelles, l’histoire est une discipline merveilleuse : elle a toujours raison, à condition de confirmer le communiqué officiel. Et tant pis pour Ibn Khaldoun, que l’on cherche à s’approprier via l’UNESCO. Niger : hier infréquentable, aujourd’hui indispensable Le Niger offre aujourd’hui un spectacle particulièrement instructif de cette diplomatie à géométrie, ma foi, très variable. En juillet 2023, le président Mohamed Bazoum est, « tout naturellement », renversé par un énième putsch. Alger la blanche condamne fermement le changement anticonstitutionnel et défend le retour à l’ordre constitutionnel. Trois ans plus tard, le paysage a singulièrement changé. Le général Abdourahamane Tiani, naguère incarnation d’une rupture institutionnelle dénoncée par Alger, devient un partenaire stratégique que l’on entend protéger contre les menaces de déstabilisation et qu’on invite dans les alcôves de la Capitale. Il faut dire que, « chez ces gens-là », la légitimité politique possède une étonnante élasticité. Un militaire qui renverse un président élu est un putschiste tant qu’il contrarie vos intérêts. Il devient un partenaire respectable dès lors qu’il contribue à les préserver. Le 30 août 2026, Alger annonce officiellement l’envoi de quatre avions de combat Su-30 au Niger pour soutenir les autorités de Niamey après une tentative de déstabilisation. Le 21 octobre, un nouvel accord de coopération militaire est rapporté entre les deux pays. Et voici que, le dimanche 25 octobre 2026, les deux chambres du Parlement algérien, convoquées en session extraordinaire, votent oui, à l’unanimité, l’envoi de troupes au Niger, au titre de l’article 91 de la Constitution révisée en 2020. Restent à connaître la portée exacte du mandat, les effectifs engagés, la durée de la mission et les conditions concrètes du déploiement. Mais une chose est déjà certaine : la non-ingérence, longtemps présentée comme un principe presque sacré, semble avoir découvert les vertus du « voyage organisé ». Un Parlement convoqué par SMS : la démocratie en format réduit L’épisode parlementaire mérite à lui seul une place dans les annales du constitutionnalisme contemporain. Selon la presse algérienne, députés et sénateurs ont reçu de brèves convocations pour une réunion extraordinaire, sans ordre du jour détaillé rendu public. Les représentants de la nation ont ainsi été convoqués avec la discrétion d’une réunion de copropriété pour se prononcer sur une question engageant la vie de soldats, la sécurité régionale et les relations internationales du pays. La Constitution exige pourtant une majorité des deux tiers dans chacune des chambres. Deux tiers ! Voilà qui donne à la décision une majesté arithmétique incontestable. Les élus ont toutefois jugé ce seuil bien trop timide : ils ont voté oui à l’unanimité. Eh oui, cela existe encore : il n’y a pas que la Corée du Nord. Quand la Constitution réclame les deux tiers, la ferveur patriotique livre cent pour cent, sans une seule voix discordante. Dans « Écoute, petit homme ! », Wilhelm Reich parlait du troupeau humain : toute ressemblance serait scandaleusement fortuite. Reste une question plus embarrassante : une majorité qualifiée, et a fortiori une unanimité, suffit-elle à garantir un contrôle démocratique lorsque les informations essentielles sur la mission, ses objectifs, ses risques et sa durée ne sont pas publiquement débattues ? Dans certaines démocraties, on débat pour décider. Dans d’autres, on décide, puis on réunit les représentants pour constater que la décision était excellente. La différence tient parfois à quelques heures. Et à quelques SMS. Le serpent de mer transsaharien Mais pourquoi tant d’empressement autour du Niger ? La réponse officielle invoque la sécurité, la stabilité régionale, la lutte contre les groupes armés et la coopération entre États voisins. Ces préoccupations sont réelles. Le Sahel traverse une crise sécuritaire majeure, et l’Algérie possède des intérêts légitimes à ses frontières méridionales. Cependant, derrière les proclamations fraternelles à la sémantique usée se profile un autre personnage, beaucoup moins sentimental : le gazoduc transsaharien Nigeria-Niger-Algérie. Voilà des décennies que ce projet, pour ne pas dire cette chimère, traverse les discours officiels avec une régularité fort appréciable. On le promet, on l’annonce, on le relance. Il apparaît dans les communiqués, disparaît dans les études de faisabilité et ressuscite à chaque nouvelle conjoncture énergétique. Un véritable serpent de mer. À cette différence près qu’il doit traverser le Sahara. L’enjeu est considérable : acheminer le gaz nigérian vers les réseaux algériens, puis potentiellement vers les marchés européens. Mais le projet fait face à des difficultés de financement et surtout de sécurité, conjuguées à la concurrence de l’autre corridor : le projet NMGP (Nigeria-Morocco Gas Pipeline). Dans cette perspective, la stabilité du Niger représente un intérêt économique majeur pour Alger et une carte à jouer lors d’éventuelles négociations pour le financement. Encore faudrait-il distinguer deux ambitions très différentes : contribuer à la sécurité d’un partenaire souverain et considérer la survie politique d’un régime particulier comme une condition de ses propres projets énergétiques. On peut protéger un gazoduc. Il est autrement plus difficile de protéger indéfiniment un pouvoir. Et surtout, un tuyau, même long de plusieurs milliers de kilomètres, ne constitue pas à lui seul une politique africaine. Un autre atout, une fois la vassalisation du Niger accomplie : tenter de bloquer l’Initiative royale atlantique, qui vise à désenclaver les pays du Sahel – au-delà du Niger, le Mali, le Burkina Faso et le Tchad – en leur ouvrant l’accès à l’océan par le Maroc. Un clan contre plusieurs : la tentation du protectorat stratégique Le Niger appartient aujourd’hui à un espace sahélien profondément fragmenté, où se croisent juntes militaires, groupes armés, intérêts miniers, rivalités internationales et populations épuisées par des décennies d’insécurité. Soutenir un régime peut sembler une manière de défendre un équilibre régional. C’est aussi courir le risque de confondre stabilité d’un État et maintien par la force d’une équipe dirigeante. Une intervention militaire extérieure, même sollicitée par les autorités concernées, selon les formes conventionnelles, soulèverait des questions essentielles : quel mandat ? Quels objectifs ? Quelle durée ? Quel coût ? Et surtout, quelle stratégie de sortie ? L’histoire la plus récente regorge d’interventions engagées pour quelques semaines et prolongées pendant des années. Il existe une différence fondamentale entre empêcher l’effondrement d’un État et devenir l’assureur politique d’un régime. Le premier objectif relève de la sécurité collective. Le second peut conduire à une dépendance mutuelle dont personne ne maîtrise plus les conséquences. À vouloir protéger un allié contre tous ses adversaires, on finit parfois par hériter de tous ses ennemis. Et, en l’occurrence, ils sont légion. La fabrique de l’ennemi : une industrie nationale qui ne connaît pas la crise Mais le véritable génie du système algérien ne réside peut-être ni dans les hydrocarbures ni dans les manœuvres militaires ou le blocage de ce qu’il considère comme initiative malveillante. Il réside dans une industrie beaucoup plus ancienne, remarquablement résiliente et presque indépendante des cours du pétrole : la production d’ennemis extérieurs. La France, naturellement, demeure un fournisseur historique estampillé dans l’hymne national. Le Maroc occupe une place de choix dans le catalogue. Israël apparaît régulièrement en renfort. Les Émirats arabes unis sont désormais mentionnés dans certaines lectures officielles ou proches du pouvoir des rivalités sahéliennes. À croire que le monde entier se réveille chaque matin avec une seule obsession : empêcher l’Algérie d’accomplir son « glorieux destin ». L’ancien ambassadeur et « marocophile » Amar Belani évoquait encore, le 24 octobre, une stratégie de déstabilisation régionale impliquant plusieurs de ces acteurs. Le raisonnement possède une efficacité redoutable : si le pays rencontre des difficultés, c’est que ses ennemis complotent ; si les projets tardent, c’est qu’ils les sabotent ; si les voisins développent leurs propres infrastructures, c’est qu’ils cherchent à encercler la République. Le complot extérieur et le « 5e tabor » (voir l’histoire filmée par l’armée sur les feux de forêts) deviennent ainsi une ressource politique renouvelable. Ils présentent même un avantage considérable sur le pétrole : ils n’exigent ni forage, ni raffinage, ni entretien des installations. Il suffit d’un micro, d’une carte géographique et d’un porte-parole suffisamment inspiré. À ce rythme, le pays pourrait prochainement demander l’inscription de la théorie du complot au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. De la Mecque des révolutionnaires au musée des révolutions Il fut un temps où Alger se voulait la Mecque des révolutionnaires, porte-étendard d’un Sud global avant son baptême. La capitale accueillait mouvements de libération, militants anticolonialistes et figures de la contestation internationale. Cette histoire a existé, avec ses idéaux et ses zones d’ombre. Mais le prestige révolutionnaire s’est progressivement érodé et transformé, dans le discours du pouvoir, en rente mémorielle. On ne gouverne plus seulement au nom du peuple vivant. On gouverne au nom des morts glorieux, des sacrifices passés et d’une révolution dont les héritiers autoproclamés se transmettent jalousement les certificats d’authenticité. L’Algérie a même connu l’époque où Carlos, figure du terrorisme international, bénéficiait de réseaux et de protections dans les capitales du monde révolutionnaire. L’ironie de l’histoire veut qu’un État puisse se réclamer indéfiniment de la libération des peuples tout en entretenant une conception particulièrement restrictive de la liberté politique chez lui. La révolution devait émanciper la société. Elle finit parfois par devenir le titre de propriété d’une caste d’« Intouchables ». Et gare à celui qui demande à consulter l’acte notarié. Les pneus de la Révolution Il reste enfin un mystère que les grands stratèges devraient méditer. Comment un pays disposant de ressources énergétiques considérables, d’une population instruite, d’un territoire immense et d’une position géographique exceptionnelle peut-il continuer à connaître des pénuries récurrentes, des restrictions commerciales et des difficultés d’approvisionnement pour des biens ordinaires ? Les tensions sur les pneumatiques, les pièces détachées et divers produits importés ont régulièrement illustré les contradictions d’une économie où l’ambition industrielle proclamée ne se traduit pas toujours par une offre suffisante. À quoi bon fabriquer des pneumatiques lorsque l’on peut produire des communiqués ? Le communiqué présente d’ailleurs plusieurs avantages : il ne crève jamais, ne nécessite aucune roue de secours et peut parcourir le monde sans quitter le bureau de son rédacteur. Le citoyen cherche un pneu. L’État lui propose une profondeur stratégique. Il faut reconnaître que l’échange manque légèrement d’équité. Et si la crise extérieure devenait une assurance politique intérieure ? Reste une interrogation plus délicate : à quoi peut servir, sur le plan intérieur, une tension régionale prolongée ? L’hypothèse mérite d’être posée sans être transformée, de facto, en accusation gratuite. Dans de nombreux systèmes politiques, les crises extérieures favorisent le rassemblement autour du pouvoir, renforcent le poids des institutions sécuritaires et permettent de présenter les contestations internes comme des menaces contre l’unité nationale. Le mécanisme est connu : lorsque l’horizon politique se rétrécit, on agrandit la carte des dangers. Faut-il y voir, dans le cas algérien, une volonté de préparer une situation exceptionnelle qui pourrait un jour servir à différer des échéances électorales ? Rien ne permet aujourd’hui de l’affirmer. Mais la question du contrôle civil des décisions militaires, de la transparence parlementaire et du respect des échéances constitutionnelles n’en devient que plus importante. Une démocratie ne se juge pas seulement à sa capacité de mobiliser ses forces face aux menaces. Elle se juge aussi à sa capacité de préserver ses institutions lorsque les menaces deviennent l’argument permanent du pouvoir. L’état d’exception doit rester une exception. Car il arrive que les régimes découvrent dans l’urgence une forme de confort politique dont ils ont ensuite beaucoup de mal à se défaire. Et les calendes grecques, chacun le sait, constituent une destination particulièrement commode pour les promesses électorales. Le dernier voyage des raïs Ainsi va l’Algérie officielle de 2026 : héritière d’une révolution authentique, mais prisonnière d’un récit qui semble parfois incapable de survivre sans adversaire. Hier, il fallait combattre le colonialisme. Aujourd’hui, il faut conjurer l’encerclement. Demain, peut-être, faudra-t-il sauver le Sahel de lui-même. L’Algérie possède les moyens humains, économiques et culturels de devenir une puissance régionale respectée, ouverte sur l’Afrique et la Méditerranée. Elle n’a nul besoin de transformer chaque différend diplomatique en bataille existentielle. Sa véritable grandeur ne dépendra pas du nombre de régimes qu’elle pourra vassaliser, de troupes qu’elle pourra déployer ou de complots qu’elle pourra dénoncer. Elle dépendra de sa capacité à offrir à sa population une économie productive, des institutions crédibles et un avenir qui ne soit pas éternellement suspendu aux gloires de 1962. En un mot : de l’espérance. Quant aux nouveaux Barberousse, qu’ils se souviennent d’une vérité élémentaire : les corsaires pouvaient rapporter du butin, mais ils ne bâtissaient pas nécessairement des nations prospères. Et il est des aventures dont on revient avec des médailles, d’autres avec des dettes, et quelques-unes dont on ne revient pas. Au XVIe siècle, les raïs partaient chercher fortune sur les mers. Au XXIe, leurs avatars satiriques semblent vouloir la chercher dans les sables. Et pendant que les amiraux du Sahara rêvent de nouvelles conquêtes, le citoyen algérien, lui, attend toujours ses pneus. Décidément, à Alger, on préfère parfois faire tourner la roue de l’Histoire plutôt que celles des automobiles. *Université Cadi Ayyad – Safi The post Alger, le corsaire du Sahel appeared first on Hespress Français - Actualités du Maroc .
L’histoire la plus récente regorge d’interventions engagées pour quelques semaines et prolongées pendant des





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