Écrire une vie, penser une société. Tel est le projet de Fabienne Samson et de Saliou Ngom à travers l’ouvrage qu’ils viennent de publier aux éditions Présence Africaine intitulé « Penda Mbow. Une intellectuelle engagée ». Il retrace l’histoire d’une femme dans sa complexité, ses choix, avec en toile de fond l’histoire politique et sociale du Sénégal. Si j’avais été un homme, mon destin aurait été tout autre ». Cette phrase prononcée par Penda Mbow dans l’ouvrage que lui a consacré Fabienne Samson et Saliou Ngom, intitulé « Penda Mbow. Une intellectuelle engagée », publié aux éditions Présence Africaine, résume la trajectoire de cette figure marquante du débat public au Sénégal. Comme elle l’a avoué lors de la cérémonie de présentation de l’ouvrage, mercredi 21 octobre 2026 au Warc à Dakar, tous les penseurs de la modernité en Islam l’ont payé cher. À titre d’exemples, elle cite le théologien et juriste égyptien Ali Abderraziq, qui a soutenu que le califat n’est pas islamique, et Tahar Al-Hussein exécuté en 1985. Pour son engagement féministe et ses prises de positions sur l’Islam, Penda a également connu l’ostracisme, les attaques personnelles, les menaces de mort et même, révèle-t-elle, une tentative d’assassinat. Ainsi, souligne le Pr Rokhaya Fall de l’Ifan, ce livre retrace avant tout le parcours d’une femme qui refuse le rôle et la place que la société lui a assignée. « Elle a fait le choix de la liberté de pensée et de l’engagement », explique le Pr Fall, qui chemine avec Penda Mbow depuis plusieurs décennies et partage avec elle l’envie de se faire une place dans un univers dominé par les hommes : l’université. Une biographie commentée L’idée d’écrire ce livre est née d’une conférence académique organisée par Fabienne Samson et Saliou Ngom en juillet 2023 au Musée des Civilisations noires à Dakar dans le cadre d’une école doctorale de deux semaines. Invitée à prononcer la leçon inaugurale sur la religiosité féminine, Penda Mbow s’était longuement attardée sur les penseurs de la modernité en Islam. Son sentiment, c’était que cela n’avait pas particulièrement intéressé les organisateurs. À sa grande surprise, quelques semaines après, ces derniers lui proposent d’écrire un livre sur elle. « Au départ, explique Fabienne Samson, l’idée c’était d’écrire un ouvrage scientifique sur l’histoire du Sénégal à travers l’évocation de son militantisme politique et féministe. Mais au fil du temps, nous avons décidé de replacer les entretiens au cœur de l’ouvrage ». Cependant, l’ouvrage dépasse un simple entretien journalistique. Le projet a évolué en une biographie commentée. « L’idée, ce n’était pas seulement de raconter l’histoire, mais de la faire dialoguer avec la trajectoire de Penda, de ce que celle-ci disait de l’histoire du Sénégal », ajoute Saliou Ngom, parlant d’un exercice délicat, parce qu’il a fallu retravailler les interviews et y porter un regard critique. « Nous n’étions pas toujours d’accord avec ses positions et elle a accepté ce regard critique », précise Saliou Ngom. L’ouvrage est ainsi divisé en trois grandes parties avec chacune une partie questions/réponses : sa trajectoire personnelle, son engagement féministe et son parcours politique. La publication de l’ouvrage chez Présence Africaine n’est pas anodine. Le fondateur de cette maison d’édition, Alioune Diop, qu’elle évoque abondamment dans le livre, a joué un rôle fondamental dans sa décision de revenir enseigner au Sénégal après sa thèse en France. Portrait d’une époque Au-delà du portrait intellectuel de Penda Mbow, ce livre est aussi une peinture sociale d’une époque. Il retrace une histoire humaine, l’univers culturel dans lequel elle a grandi. Il restitue des souvenirs, des voix et des figures marquantes. À travers la trajectoire personnelle de Penda Mbow, c’est l’histoire du Sénégal des années 1950 à nos jours qu’on peut y lire. Née à Dakar en 1955, elle a traversé la moitié du siècle précédent et le premier quart du siècle actuel s’imposant comme l’une des figures féminines les plus marquantes du paysage intellectuel sénégalais. Ce qui en fait un témoin privilégié de l’histoire politique et sociale. Elle évoque dans le livre ses liens avec Senghor, Cheikh Anta Diop, Alioune Diop et tant d’autres, mais aussi des lieux comme Rukku Bu Sess à la Médina, le quartier où elle a grandi. C’est pourquoi, souligne le Pr Rokhaya Fall, cet ouvrage pose la question de la transmission et de la mémoire. « La question à laquelle il nous invite, c’est que faire de la mémoire des figures marquantes de la société sénégalaise ? », indique le Pr Fall. Inclassable dans l’échiquier politique, Penda Mbow a fréquenté Senghor, côtoyé Macky et a même été brièvement ministre de la Culture d’Abdoulaye Wade. Cependant, elle affirme n’avoir jamais accepté de militer dans un parti politique, parce qu’elle n’est pas d’accord avec le rôle qu’on y assigne aux femmes. Une femme engagée La seule constance demeure son engagement. Du « Set Setal », qu’elle a initié dans les années 1980, à ses prises de position sur le rôle de la femme dans l’Islam, en passant par son combat pour les habitants des Hlm et la dénonciation du système des castes, sa vie est parsemée de luttes. Le marqueur de sa vie demeure le combat contre toutes les formes d’exclusion des femmes, la domination masculine et la division sexuelle du travail au sein des partis politiques et mouvements sociaux. En un mot, de déconstruire toutes formes d’oppression sur les femmes. Connue pour son franc-parler, elle n’a jamais eu peur d’exprimer ses idées et de ramer à contre-courant de la pensée dominante. Même si cela ne lui a pas créé que des amis. Au-delà de la militante féminine connue du public, on découvre dans ce livre une femme profondément ancrée dans sa culture. Le public présent à la cérémonie de présentation de l’ouvrage en a eu une illustration avec une prestation musicale d’artistes locaux chantant sa généalogie. « Je suis tout le temps avec eux, c’est comme ça que je vis », explique Penda Mbow. Parmi ce public, beaucoup sont présents dans le livre. Ancrée dans sa culture, attachée à sa religion Mais ce qui peut surprendre ceux qui ne la connaissent pas vraiment, c’est qu’on découvre, à travers ce livre, une femme pieuse et profondément attachée à la religion musulmane. Elle confie ne jamais manquer ses prières quotidiennes, même pendant ses voyages et dit avoir une foi inébranlable en Dieu. Ce qui peut surprendre ceux qui s’arrêtent à ses prises de position contre le patriarcat en terre d’Islam. Mais pas ceux qui la connaissent réellement. Au final, Penda Mbow incarne ce paradoxe de notre société : elle fait partie des voix et visages qui nous sont familiers mais qu’on ne connaît pas forcément. D’où le mérite de Fabienne Samson et de Saliou Ngom à travers cette publication. Par Seydou KA
Écrire une vie, penser une société. Tel est le projet de Fabienne Samson et de Saliou Ngom à travers l’ouvrage qu’ils vi




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