Pour la première fois depuis 1973, l’Algérie a envoyé des troupes militaires hors de ses frontières, au Niger. Un déploiement aux multiples enjeux que le lieutenant-colonel (er) El Hadji Abass Fall et le journaliste-écrivain Serge Daniel tentent de décrypter. Le 25 octobre 2026 est une date repère pour l’Algérie et pour le Sahel, en particulier le Niger. Ce jour-là, les deux Chambres du Parlement algérien ont approuvé le déploiement de forces de l’Armée nationale populaire (Anp) au Niger, pays frontalier de l’Algérie. Une première depuis 1973, lors de la guerre du Kippour qui a opposé les pays arabes à Israël. Depuis cette date, l’Anp s’était strictement conformée à un principe constitutionnel et doctrinal de non-intervention directe à l’étranger, privilégiant la médiation diplomatique. Forte d’une diplomatie flamboyante et rayonnante, l’Algérie a ainsi, pendant plusieurs décennies, mis en avant son poids dans plusieurs dossiers internationaux, surtout africains. Le pays a également donné à l’Afrique de grandes figures diplomatiques, telles que son ancien ministre des Affaires étrangères Ramtane Lamamra, ancien commissaire à la Paix et à la Sécurité de l’Union africaine, ou encore Lakhdar Brahimi, ancien envoyé spécial des Nations unies en Irak et en Afghanistan. Selon le lieutenant-colonel (er) El Hadji Abass Fall, cette nouvelle donne du déploiement militaire algérien au Niger est motivée par la doctrine de défense du pays, qui passe de facto d’une conception souverainiste à une approche de protection extraterritoriale des intérêts stratégiques nationaux. Ancien chef de corps du Bataillon des commandos, une unité de réserve générale des armées sénégalaises, le lieutenant-colonel (er) Fall définit les intérêts stratégiques comme « le fondement pour le développement d’objectifs nationaux valides qui définissent les buts et la raison d’être d’une nation », reprenant ainsi la définition de l’École de guerre interarmées de la République d’Afrique du Sud, dont il est diplômé. Journaliste et spécialiste du Sahel ayant couvert cette zone géographique transnationale depuis plus de 20 ans, Serge Daniel affirme que le Niger est la porte d’entrée de la nouvelle politique sécuritaire de l’Algérie dans le Sahel. « L’ancien président malien Amadou Toumani Touré m’a dit un jour qu’il avait demandé aux Algériens de venir lutter avec nous contre le terrorisme dans le Sahel et qu’ils ne le voulaient pas. Leur argument ? C’est interdit dans leur Constitution », raconte-t-il. Aujourd’hui, avec un changement constitutionnel, Alger s’apprête à déployer ses troupes au Niger. « Décennie noire » Tout en partageant la raison invoquée par l’Algérie de « protéger les intérêts énergétiques », M. Daniel met un bémol. « Attention à l’arbre qui cache la forêt. Le Sahel est devenu un carreau de feu dans le ventre du monde. Militairement, Alger s’incruste au Niger pour déployer sa nouvelle politique sécuritaire au Sahel », justifie-t-il. En proie aux violences terroristes au début des années 1990, l’Algérie a réussi à vaincre ce péril et ainsi engrangé une grande expérience dans ce domaine. Sera-t-elle suffisante pour réussir au Sahel, particulièrement au Niger ? Selon le lieutenant-colonel (er) El Hadji Abass Fall, cette expérience est loin d’être négligeable pour être transposée dans la lutte contre les groupes terroristes à l’intérieur du Niger. « Toutefois, dans le contexte du Sahel, marqué par les mouvements transfrontaliers et l’aspect communautaire de certains conflits, l’Algérie aura aussi besoin de partager son expérience en termes de médiation et de facilitation pour éviter l’approche « tout militaire », qui ne réussit pas toujours », conseille-t-il. Selon M. Fall, Alger dispose d’une réelle capacité technique à assurer les fonctions de renseignement et de surveillance, des préalables indispensables à une intervention efficace, ce que l’Anp a démontré lors de ses opérations de fin août 2026 sur le territoire nigérien. « En remontant le temps, on se rend compte aussi que l’Anp capitalise sur une solide tradition de conflit asymétrique depuis la guerre d’indépendance de l’Algérie et son soutien au Front Polisario », souligne-t-il. Pour Serge Daniel, cette expérience algérienne, vécue durant ce qu’il appelle « la décennie noire », ne suffit pas pour réussir au Niger. « Le Niger est dans le Sahel central. On ne débarque pas au Sahel la fleur au fusil. Dans le Sahel central, les trois juntes ne sont pas homogènes. Au Burkina, le noyau de la junte est composé d’officiers subalternes ; au Mali, ce sont des officiers supérieurs, alors qu’au Niger, le noyau est composé d’officiers généraux. Il faut tenir compte de ce fait », précise-t-il. Ce déploiement militaire algérien au Niger intervient au moment où ce pays et son voisin marocain prolongent leur rivalité au Sahel, une donne bien comprise par les États sahéliens qui refusent de choisir entre les deux puissances. « Le Maroc est proche des Émirats. Les deux ont des relations exécrables avec l’Algérie. Les Algériens ne voient pas d’un bon œil l’arrivée des Émirats dans la zone. Le Maroc est installé depuis un moment dans ces pays par le biais de ses banques et de ses projets de développement. C’est un atout de taille », justifie le journaliste. Ce dernier relate la confidence d’un diplomate nigérien à la retraite qui lui confiait que le Maroc les considère comme ses égaux, ce qu’ils apprécient particulièrement. « En diplomatie, le choix n’est jamais entre le bien et le mal, mais entre le moindre mal et le pire », dixit M. Daniel. Un déploiement militaire de plus au Sahel ? Depuis plus d’une décennie, le Sahel est le théâtre de multiples déploiements militaires internationaux, d’abord à travers les opérations de maintien de la paix, telles que la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma). Il y a eu ensuite l’intervention de forces étrangères, françaises et européennes principalement. Aujourd’hui, cette présence militaire étrangère est incarnée par la Russie via la société paramilitaire Wagner et actuellement Africa Korps. Ce déploiement algérien est-il donc un de trop ? « Si la présence de ces forces étrangères n’a pas réussi à mettre un terme aux activités terroristes, l’Algérie devrait également rencontrer des difficultés dans ce combat. Cependant, Alger peut compter sur des atouts non négligeables, notamment la connaissance de l’environnement sur le plan culturel, sociologique et physique », répond le lieutenant-colonel (er) El Hadji Abass Fall. Il cite un autre atout majeur : la proximité de Niamey et, dans une certaine mesure, la communauté de la menace. « L’Algérie se sent directement impliquée dans ce qui se passe au Niger et trouve, de ce fait, une motivation supplémentaire pour agir afin d’assurer sa propre défense. Enfin, dans la dynamique de rupture et de réorientation de leurs alliances, le Niger (et ses partenaires de l’Aes) sera plus à l’aise dans le cadre d’une coopération Sud-Sud, telle que celle engagée avec l’Algérie », détaille M. Fall. Oumar NDIAYE
Pour la première fois depuis 1973, l’Algérie a envoyé des troupes militaires hors de ses frontières, au Niger. Un déploi




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