Confrontée au coût d’une consultation psychologique estimée à 30 000 FCFA, Fatou Khouma, fondatrice de Talk To Me a décidé d’agir pour rendre la santé mentale plus accessible au Sénégal en fondant l’association Talk to me (parle moi en français) . À travers la formation de relais communautaires et d’ambassadeurs, son initiative entend briser les tabous, faciliter la première écoute et orienter les personnes en difficulté vers un accompagnement adapté. Votre projet Talk To Me est né d’une expérience personnelle face au coût d’une consultation psychologique, estimé à environ 30 000 FCFA. Comment cette difficulté a-t-elle fait naître chez vous la conviction qu’il fallait repenser l’accès à la santé mentale au Sénégal ? À la suite d’un épisode dépressif que j’ai vécu, j’ai décidé de consulter un psychologue. Une fois sur place, j’ai appris que la séance d’une heure coûtait environ 30 000 FCFA. Je pensais que cela fonctionnait comme dans les structures publiques, où l’on achète un ticket et où l’on peut ensuite consulter un professionnel de santé. J’ai donc été surprise par ce tarif. Sur le chemin du retour, je me suis posé une question toute simple : comment font les autres ? Est-ce que je suis la seule à rencontrer cette difficulté ? Je me suis rendu compte que le problème dépassait largement mon expérience personnelle. Tout le monde peut traverser une période difficile, avoir besoin de parler, d’être écouté ou accompagné. Mais si les services sont financièrement inaccessibles, beaucoup de personnes ne pourront tout simplement pas y avoir recours. C’est de cette réflexion qu’est née l’idée de Talk To Me : rendre la santé mentale plus accessible, en partant des besoins et des réalités des populations. Au départ, je ne pensais même pas créer une association. Je voulais plutôt collaborer avec des organisations déjà existantes pour intégrer la santé mentale dans leurs activités. Comme je n’obtenais pas vraiment de retours, je me suis dit que nous pouvions aussi essayer de commencer à notre niveau, puis voir jusqu’où cela nous mènerait. Aujourd’hui, Talk To Me poursuit cette ambition : faire en sorte que chacun puisse trouver un premier espace d’écoute et, lorsque c’est nécessaire, être orienté vers un accompagnement adapté. Au-delà du coût des consultations, quels sont les principaux obstacles qui empêchent les Sénégalais de demander une aide psychologique? Je pense que le premier obstacle reste le tabou et la stigmatisation. Dans notre société, parler de santé mentale renvoie encore très souvent à la folie. Certaines personnes peuvent donc avoir besoin d’aide, mais hésiter à en demander par peur du regard des autres. Il y a également le manque de professionnels et l’insuffisance de services accessibles, notamment dans certaines zones. Même lorsqu’une personne est sensibilisée et accepte de demander de l’aide, encore faut-il qu’elle puisse trouver un professionnel, à une distance raisonnable et à un coût qu’elle peut supporter. Il faut aussi prendre en compte la langue et les représentations culturelles. Si nous utilisons des mots qui font immédiatement penser à la maladie ou à la folie, nous risquons de créer une distance avec les populations que nous souhaitons accompagner. C’est notamment pour cela que nous défendons une approche communautaire de la santé mentale. Nous devons partir des réalités des personnes, de leurs langues, de leurs pratiques et des ressources dont elles disposent déjà. La santé mentale ne doit pas être abordée uniquement dans le cabinet d’un psychologue. Elle doit aussi pouvoir être discutée dans les associations de jeunes, les groupes de femmes, les dahiras et les autres espaces où les personnes se retrouvent au quotidien. L’objectif n’est pas de remplacer les professionnels, mais de faire en sorte que la première porte vers le soutien soit plus proche, plus accessible et moins intimidante. Vous dites défendre une approche communautaire de la santé mentale. Comment Talk to me procède concrètement ? Talk To Me mise sur la formation d’ambassadeurs et de relais communautaires pour offrir une première écoute et orienter les personnes en difficulté. Afin de garantir que ces acteurs, qui ne sont pas des professionnels de santé mentale, apportent un soutien adapté sans dépasser leurs compétences,nous leur faison d’abord bien comprendre ce que sont les premiers secours en santé mentale. Former une personne aux premiers secours physiques ne fait pas d’elle un médecin. De la même manière, former un ambassadeur ou un relais communautaire ne fait pas de lui un psychologue, un psychiatre ou un psychothérapeute. L’objectif est de lui donner les connaissances et les outils nécessaires pour reconnaître qu’une personne ne va pas bien, lui offrir une première écoute, lui apporter un soutien adapté et l’orienter si nécessaire. C’est une logique de proximité. Si une personne traverse une période de stress, par exemple, elle peut avoir besoin de parler à quelqu’un de confiance, qui saura l’écouter sans la juger et l’aider à identifier les ressources disponibles. Mais il existe des situations où cette première écoute ne suffit pas. C’est pourquoi nous insistons sur les limites du rôle des ambassadeurs et des relais, ainsi que sur la nécessité de connaître les ressources vers lesquelles orienter les personnes. La formation doit notamment porter sur la confidentialité, l’écoute, l’empathie, le respect de la personne et la reconnaissance des situations qui nécessitent une prise en charge professionnelle. Nous ne cherchons donc pas à former des professionnels de santé mentale à la place des professionnels. Nous voulons renforcer les capacités des communautés afin qu’elles puissent jouer leur rôle dans la prévention, le soutien et l’orientation, en complémentarité avec les services spécialisés. Et actuellement, nous avonsformé plus de 100 relais communautaires, travaillé avec plus de 150 communautés et développé des activités dans plusieurs régions du Sénégal. Quels changements concrets avez-vous justementobservés auprès des populations accompagnées, et comment mesurez-vous l’impact de vos interventions ? Ce qui nous marque le plus, c’est de constater que les communautés ne sont pas aussi fermées à la santé mentale qu’on pourrait le penser. Lorsqu’on leur en parle dans un langage accessible, à partir de leurs réalités, elles expriment des besoins et demandent des outils pour mieux faire face aux difficultés du quotidien. Je pense notamment à ces retours de personnes qui nous expliquent qu’après une formation, elles comprennent mieux comment réagir face à la colère ou au stress. Une personne peut, par exemple, décider de prendre un moment pour marcher lorsqu’elle sent la colère monter, plutôt que de crier sur son entourage. Nous essayons justement de proposer des solutions qui s’intègrent dans la vie quotidienne. Nous ne pouvons pas demander à une personne d’adopter des pratiques qui ne correspondent ni à ses habitudes ni à ses moyens. Nous devons partir de ce qu’elle fait déjà, qu’elle soit élève, étudiante, entrepreneure ou membre d’une communauté rurale, et identifier avec elle les pratiques qui peuvent contribuer à son bien-être. Nous observons également une évolution dans la manière de comprendre les comportements. Lorsqu’une personne change d’humeur, se replie sur elle-même ou adopte un comportement inhabituel, il ne s’agit pas nécessairement de la qualifier de difficile ou de lunatique. Il faut chercher à comprendre ce qui se passe et tenir compte des facteurs psychologiques, biologiques et sociaux qui peuvent intervenir. Pour apprécier nos interventions, nous nous appuyons notamment sur les retours des personnes accompagnées, les changements de pratiques qu’elles rapportent, leur participation et les besoins qu’elles expriment. Ces éléments nous permettent de comprendre ce qui fonctionne et ce qui doit être amélioré. Nous devons continuer à renforcer cette démarche d’évaluation pour mieux documenter les changements dans la durée. Pour nous, l’enjeu n’est pas seulement de compter le nombre de personnes touchées, mais de comprendre ce que nos actions changent concrètement dans leur vie et dans leurs communautés. Vous avez également mis en place le programme Young Mental Health Ambassadors destiné à former de jeunes acteurs aux premiers secours en santé mentale. Quelles sont aujourd’hui les difficultés psychologiques les plus préoccupantes chez les jeunes Sénégalais, et comment mieux les prévenir dans les écoles, les universités et les familles ? Parmi les difficultés qui nous préoccupent, il y a le stress, les addictions, les difficultés liées aux conditions de vie et le sentiment de ne pas être suffisamment accompagné face aux attentes de la société. Nous sommes dans un contexte où l’on demande souvent aux jeunes de réussir leurs études, de trouver un emploi, d’entreprendre et de construire leur avenir. Mais on ne leur donne pas toujours les ressources nécessaires pour faire face à ces exigences. Prenons l’exemple du passage du lycée à l’université. Un jeune peut quitter le système scolaire sans avoir été suffisamment préparé aux changements qu’il va rencontrer. Il doit s’adapter à un nouvel environnement, gérer davantage d’autonomie, faire face à des difficultés financières et répondre à de nouvelles attentes. Il peut rapidement se sentir perdu. À cela s’ajoutent les effets des réseaux sociaux, les incertitudes liées à l’avenir et, pour certains, la précarité ou le manque de perspectives. Ces difficultés peuvent aussi se traduire par des comportements que l’on qualifie rapidement d’indisciplinés ou de violents, sans toujours chercher à comprendre ce qui se trouve derrière. Cela ne signifie pas qu’il faut justifier tous les comportements, mais qu’il faut chercher à comprendre les difficultés auxquelles les jeunes sont confrontés pour mieux les accompagner. La prévention passe donc par la sensibilisation, mais aussi par la présence et le soutien. Il faut former des ambassadeurs dans les écoles et les universités, créer des espaces où les jeunes peuvent parler librement et intégrer la santé mentale dans les dispositifs d’accompagnement. Et surtout, il faut leur accorder de l’attention. On oublie parfois qu’au-delà de leurs besoins matériels, les jeunes ont aussi besoin d’être écoutés, soutenus et accompagnés. Ils ne doivent pas attendre d’être en grande difficulté pour pouvoir demander de l’aide. Vous plaidez pour une meilleure intégration de la santé mentale dans les politiques publiques. Qu’attendez-vous concrètement de l’État sénégalais en matière de financement, de prévention, de formation des acteurs et d’accès aux soins, notamment pour les populations les plus vulnérables ? Nous attendons d’abord que l’État reconnaisse pleinement que la santé mentale fait partie intégrante de la vie humaine. On ne peut pas parler de santé sans parler de santé mentale. Il faut également disposer de données fiables et harmonisées pour mieux comprendre les besoins des populations. Aujourd’hui, nous avons besoin de données permettant de mieux apprécier l’ampleur des difficultés, les disparités entre les territoires et les ressources disponibles. Sans ces informations, il est difficile de définir des priorités adaptées et de mesurer les progrès réalisés. Ensuite, nous avons besoin d’un investissement plus important dans la prévention et la déstigmatisation. La santé mentale ne doit pas être abordée uniquement sous l’angle de la maladie et de la prise en charge médicale. Il faut aussi agir en amont, sensibiliser les populations et leur donner les moyens de mieux comprendre leur bien-être psychologique. Concrètement, cela signifie intégrer la santé mentale dans les écoles, les universités, les prisons, les entreprises et les programmes de formation et d’accompagnement à l’entrepreneuriat. Dans les établissements scolaires et universitaires, par exemple, les élèves, les étudiants et les personnels doivent pouvoir accéder à des personnes qualifiées pour les écouter et les orienter. Il faut également renforcer les capacités des acteurs communautaires, tout en développant les services professionnels et les mécanismes d’orientation. Nous avons besoin d’une collaboration entre les associations, les communautés, les professionnels et les institutions publiques. Enfin, la question du financement est centrale. Si les soins restent trop coûteux ou trop éloignés, une partie de la population continuera d’en être exclue. Or, l’accès à la santé ne devrait pas dépendre du revenu, du lieu de résidence ou du niveau d’éducation. Nous plaidons donc pour une politique de santé mentale qui associe prévention, soins accessibles, formation, lutte contre la stigmatisation et participation des communautés. Quelles sont les prochaines étapes pour étendre votre modèle ? Notre ambition est de faire en sorte que chaque personne puisse trouver, près de chez elle, quelqu’un capable de l’écouter et de l’orienter si nécessaire. Nous avons déjà mené des activités dans plusieurs régions et travaillé avec de nombreuses communautés. Aujourd’hui, nous voulons aller encore plus loin, mais en prenant le temps d’écouter les besoins des populations avant de leur proposer des solutions. Nous sommes notamment engagés dans une démarche de consultation des communautés pour comprendre ce qu’elles attendent réellement. Ont-elles besoin de formations ? D’espaces de parole ? De renforcer les capacités de certaines personnes déjà présentes dans leur environnement ? De mieux connaître les ressources disponibles ? Les réponses ne sont pas forcément les mêmes partout. Nous ne voulons pas penser à la place des communautés. Nous voulons construire avec elles. La prochaine étape consiste donc à poursuivre cette démarche, à renforcer les compétences des relais et des ambassadeurs, à développer les collaborations avec les professionnels et à étendre progressivement le dispositif dans les différentes régions du Sénégal. Mais notre ambition va au-delà de la formation. Nous voulons un Sénégal où l’on puisse parler de santé mentale dans les dahiras, les églises, les écoles, les universités, les entreprises et les espaces communautaires, sans honte ni peur du jugement. Un Sénégal où une personne vivant en zone rurale a autant le droit d’être écoutée qu’une personne vivant à Dakar. Où le niveau de revenu, le niveau d’éducation ou l’âge ne constituent pas des obstacles pour trouver du soutien. Où chacun peut obtenir une première écoute respectueuse, confidentielle et bienveillante, puis accéder à un professionnel lorsque cela est nécessaire. Pour nous, la santé mentale n’est pas une affaire de classe sociale, de richesse ou d’appartenance. C’est une affaire humaine. Elle nous concerne tous. C’est ce que nous essayons de faire avec Talk To Me : démocratiser la santé mentale, la rapprocher des populations et faire en sorte qu’elle soit intégrée de manière durable dans tout ce qui concerne la vie humaine. Propos recuillis par Arame NDIAYE
Ce qui nous marque le plus, c’est de constater que les communautés ne sont pas aussi fermées à la santé mentale qu




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